Un expert du MTQ contredit la thèse du ministère sur le viaduc de la Concorde
Le mardi 17 juillet 2007MONTREAL (PC) - Le ministère des Transports du Québec (MTQ) a raté une occasion de détecter la défaillance du viaduc de la Concorde lors d'une réparation effectuée en 1992, a admis lundi un des experts retenus par le MTQ devant la commission Johnson.
L'expert en question, Reed Ellis, a donc contredit une partie de la thèse que le MTQ défend depuis le début des travaux de la commission, à savoir que le ministère n'avait pas pu prévoir l'effondrement du viaduc lavallois, qui a fait cinq morts et six blessés le 30 septembre 2006.Contre-interrogé par le procureur-chef de la commission d'enquête, Michel Décary, et celui des ingénieurs-concepteurs du viaduc (Desjardins Sauriol), Patrick Henry, M. Ellis a convenu que le remplacement d'un joint de dilatation, en 1992, avait ouvert une large fenêtre d'observation sur l'ouvrage.
L'ingénieur qui a supervisé les travaux, Tiona Sanogo, "aurait dû remarquer que l'armature était mal placée" et en faire rapport pour que la direction des structures fasse un suivi, a déclaré Reed Ellis, qui est consultant pour la firme albertaine Stantec.
"Je pense qu'on aurait dû tirer la sonnette d'alarme sur ce dossier, de façon à ce que quelqu'un y jette un coup d'oeil, a reconnu M. Ellis. Le résultat de la recommandation aurait pu être la fermeture - ou non - du pont."
Selon les experts de la commission, du MTQ et des ingénieurs-concepteurs, le mauvais positionnement de l'acier d'armature dans le porte-à-faux du viaduc de la Concorde fait partie des causes de l'effondrement, avec la conception déficiente de l'ouvrage et la mauvaise qualité du béton employé.
Me Décary a aussi fait admettre à Reed Ellis qu'à trois reprises, en 1995, 1999 et 2002, le MTQ avait omis d'effectuer une "expertise de dalle" sur le viaduc de la Concorde, alors que des inspections le recommandaient. Une telle opération aurait pu comprendre la prise d'échantillons afin de vérifier la qualité du béton interne.
"Est-ce une bonne pratique que de reporter (la mise en oeuvre) de recommandations? Bien sûr que non", a confirmé M. Ellis, en attirant tout de même l'attention sur les choix difficiles que doivent faire les gouvernements avec des budgets limités.
Me Décary s'est carrément demandé si les responsables ne s'étaient pas montrés "négligents" en repoussant pendant plusieurs années les expertises recommandées. L'expert du MTQ n'a pas voulu aller jusque-là.
Impartial?
Reed Ellis a connu une dure journée devant la commission. En matinée, Me Décary avait exprimé une "réserve" au sujet de son impartialité.
M. Ellis dirige depuis 2003 le développement et la mise en oeuvre du nouveau système de gestion des ponts du MTQ. Ce dernier devrait entrer en service d'ici la fin de l'année.
Me Décary s'est dit "surpris" que le ministère ne recoure pas à un expert réellement indépendant. M. Ellis a rétorqué que le mandat qu'il effectue pour le MTQ se limite à la conception d'un logiciel, et ne porte pas sur les normes d'inspections comme telles.
Dans son rapport déposé à la commission, M. Ellis ne se gêne toutefois pas pour affirmer que son futur système de gestion des ponts sera l'un des "plus avancés au monde".
L'ingénieur soutient en outre que le système actuel "place le MTQ au premier plan dans ce domaine au Canada et dans le monde". Selon lui, les manuels d'inspection des structures du ministère sont comparables ou supérieurs à ce qui existe "à bien des endroits ailleurs".
Même constat pour ce qui est de la formation des inspecteurs en structures du MTQ. Reed Ellis assure que cet aspect "n'est pas en cause" dans l'effondrement du viaduc de la Concorde, à Laval. A ses yeux, une telle tragédie pourrait se produire n'importe où.
Or, les experts de la commission et des ingénieurs-concepteurs du viaduc ont tous conclu à des lacunes dans le système d'inspection des structures du MTQ.
Vendredi dernier, l'avocat des ingénieurs-concepteurs, Me Henry, avait remis en question la crédibilité du premier expert du MTQ, Guy Richard. Celui-ci est le directeur des structures au ministère, ce qui ne lui donnait pas la latitude nécessaire, d'après Me Henry, pour juger avec suffisamment de recul des gestes posés par le MTQ. L'avocat y a même vu un "genre de conflit d'intérêts".
Puisque la pratique est permise par la jurisprudence canadienne, Patrick Henry et Michel Décary ne se sont pas opposés à la reconnaissance de MM. Richard et Ellis comme experts du MTQ. Les avocats pourraient toutefois jeter un doute sur la "force probante" (la crédibilité) de leurs témoignages lors de leurs plaidoiries, qui auront lieu les 31 juillet et 1er août.
Mardi, le troisième et dernier expert du MTQ, le professeur Bruno Massicotte du département de génie civil de l'Ecole polytechnique, poursuivra son témoignage.}








